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La Semaine Sainte à Séville

Ne lisez pas cet article … si seuls les récits dorés vous attirent, si la réalité laide et crue vous effraie, si la connaissance de la misère humaine vous perturbe, alors, s’il vous plaît, ne lisez pas les lignes qui suivent.

   Dans la nuit du Jeudi au Vendredi Saint, personne ne dort à Séville. Les rues sont tellement pleines de monde que par endroits on ne peut ni avancer, ni reculer. Il faut alors se laisser porter par la foule jusqu’au moment où la pression diminue et permet à nouveau de changer de direction. Accompagnant Notre Seigneur toute la nuit, dans sa Passion qui commence au moment où Il est fait prisonnier, les confréries sortent en procession sans interruption. À celles du Jeudi se succèdent celles de la nuit, puis celles du Vendredi saint. Le public se compte par centaines de milliers.

   Alors une question se pose : est-ce que tout ce qui se passe au long de ces  heures est  édifiant et pieux ? Serait-il possible que dans une grande ville moderne, avec toute sa jeunesse dans la rue, les personnes ne pensent qu’à la dévotion et à la prière ?
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  Non. Non, ce n’est pas possible. Et certainement on rencontrera des scènes pouvant aller jusqu’au grotesque. Je dois dire que lorsque cela m’est arrivé, c’est là aussi que le sublime m’a touché.

   Pressé par la foule contre le portail d’un immeuble, j’avais vu passer à peu de mètres, dans le silence respectueux de tous, le Christ du Gran Poder, avec sa tunique oscillant au rythme de ses pas douloureux et incertains. Sur le pont majestueux qui traverse le Guadalquivir, avec le froid coupant qui monte de l’eau et les longues cagoules pointues se découpant sur le ciel de Séville illuminé par la pleine lune, j’avais été tout à côté du pavois couvert d’or du Seigneur des Trois chutes, alors que le dais de la Vierge de l’Espérance, de Triana, qui suivait, était encore loin.

   Mais là, déjà, j’avais croisé un groupe dont, visiblement, plusieurs étaient ivres. Ensuite, à l’entrée du pont, je suis passé devant trois adolescents qui, profitant d’un sentiment de liberté donné par la nuit, le regard furtif et un sourire niais aux lèvres, consommaient des substances illicites. Plus tard encore, sous les arches, près de la place de l’Incarnation, les bars ouverts étaient pleins, des chants très peu sacrés en sortaient, des couples lascifs ne pensaient pas un instant à la Passion du Christ et un pauvre jeune homme, prostré par terre, le dos au mur, vomissait entre ses jambes, après avoir ingurgité une grande quantité d’alcool les heures précédentes.

   Je dois dire que la douleur que je ressentais dans les pieds, la fatigue après tant d’heures de marche dans la ville et d’attente debout, se sont jointes au doute qui m’assaillit. Après tout, est-ce que cette coutume des processions en vaut la peine ? Ne vaudrait-il pas mieux que tous ces gens soient chez eux, tranquillement endormis ? Le prix à payer pour qu’un certain nombre de personnes fasse de pieux exercices n’est-il pas trop élevé, puisque tant d’autres ne pensent qu’à se divertir et ne savent pas le faire sans pécher ? Et puis, qu’est-ce que je faisais, moi, dans cette rue, un peu avant cinq heures du matin ?

   C’est alors que, tournant lentement à l’angle d’une ruelle, est apparu le pavois sur lequel le Christ des Gitans porte sa croix. Tout changea.

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  Le silence se fit complet. Tous se tournèrent pour le regarder. Même celui qui était ivre se mit debout.

  Les tambours et les clairons explosèrent en une marche funèbre qui semblait vouloir déchirer nos poitrines et faisait vibrer l’atmosphère.

  De son pas si particulier, hésitant, titubant sous le poids terrible, le Christ avançait peu à peu, au-dessus de la foule.

  Là venait Jésus, avec sa Croix immense, avec sa douleur immense et avec son immense amour.

  C’était Dieu, fait homme, qui passait au milieu des pauvres pécheurs que nous sommes tous, entassés dans la rue, hier tout comme aujourd’hui, et Il souffrait sa Passion pour nous sauver. Il s’éloignait déjà dans la pénombre quand explosa un applaudissement ému et général, en signe de notre pauvre gratitude.
  C’est là que je me suis mis à sangloter, profitant de la nuit, et ensuite je n’ai plus rien vu.

 

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  Séville, la capitale de l’Andalousie en Espagne, est fameuse pour sa Semaine Sainte au long de laquelle des milliers de pénitents défilent dans les rues, portant en procession de lourds pavois sur lesquels les scènes de la Passion sont reproduites avec des statues grandeur nature.

 

 

 Texte publié au Bulletin “La France a besoin de la Sainte Vierge” –  mars 2009

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