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Passion pour la Semaine Sainte


pg5 - Santissimo Cristo de la Sed en la Avenida

Séville, la capitale de l’Andalousie en Espagne, est fameuse pour sa Semaine Sainte au long de laquelle des milliers de pénitents défilent dans les rues, portant en procession de lourds pavois sur lesquels les scènes de la Passion sont reproduites avec des statues grandeur nature. Les lignes qui suivent essaient de donner au lecteur un peu de la saveur de cet événement.

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Le doux parfum des orangers en fleurs qui flotte sur toute la ville surprend le visiteur arrivant pour la première fois à Séville, un dimanche des Rameaux. À certains angles de rues, ce parfum se mélange aux nuages d’encens qui s’élèvent des cortèges ainsi qu’à l’odeur de la cire chaude, abondamment versée sur le sol par les milliers de cierges des pénitents qui défilent. Cette fragrance se retrouve sur les places, dans les ruelles, les avenues et sur les quais du Guadalquivir, tout au long de ces journées et de ces nuits ; et bien qu’un dicton affirme qu’à Séville « c’est toute l’année la Semaine Sainte »,  la sensation olfactive de ces sept jours est cependant unique.

La Semaine Sainte non seulement se respire, mais on la touche, on la contemple, on vibre et l’on prie avec elle, on pleure et on chante. La poésie est partout : dans les patios fleuris à l’intérieur des maisons, souvent visibles depuis la rue à travers les grilles de fer forgé,  dans les chapelles où sont exposés les insignes et les bannières des confréries et surtout sur les pavois fleuris et richement ornés sur lesquels sont portées les scènes de la Passion de Notre Seigneur.

Une forme originale de sacralisation de la vie temporellepg6 - Cuadro Sorolla Semana Santa Los nazarenos - CMYK

C’est pour réaliser un acte de foi public, en réaction aux erreurs du protestantisme, qu’à partir du XVIe siècle, les confréries sortent dans la rue, portant leurs statues en procession jusqu’à la cathédrale, où elles font une station de pénitence afin de proclamer publiquement leur foi et d’être une image palpable de la Passion de Notre Seigneur et de la douleur de la Sainte Vierge, co-Rédemptrice, considérant sans doute avec raison que ces actes sont plus éloquents et plus efficaces que mille sermons.

Aussi le pénitent qui défile pendant de longues heures, revêtu d’une tunique et d’une haute cagoule pointue qui le rend anonyme, portant un énorme cierge allumé, est appelé « nazareno » : il participe à sa mesure à la Passion du Christ en étant lui-même un autre Nazaréen.

Les confréries – elles sont plus de cinquante à défiler pendant la Semaine Sainte – non seulement veillent à la conservation de leurs statues, véritables oeuvres d’art baroque, et organisent les processions, mais elles promeuvent, par leurs actes de piété et de culture catholique, une forme d’action originale dans la société moderne, s’efforçant de développer la dévotion populaire ainsi que différentes oeuvres charitables très importantes. La partie culturelle inclut également la conservation des archives et de l’histoire de la ville à travers ces confréries. Ces dernières organisent des conférences et des réunions périodiques ainsi que des séminaires sur le thème « Foi et culture » ; tout cela centré sur le goût pour le beau et cette forme si originale de sacralisation de la vie temporelle que sont les défilés.

La ville sort en procession

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Dès le début de l’après-midi, le visiteur qui déambule dans les rues de Séville croise des Pénitents, déjà revêtus de leur cagoule pointue, qui se dirigent vers l’église du quartier, d’où va partir la procession de leur confrérie. Comme ce sont chaque jour sept ou huit confréries qui défilent, avec un total d’environ 10.000 pénitents, le mouvement est continu. Cela cause une impression étrange de se retrouver au passage pour piétons, attendant que le feu passe au vert,  à côté de deux ou trois de ces personnages silencieux qui semblent sortir d’une autre époque. Certains sont vêtus tout en noir, avec un énorme silice de corde par dessus la tunique, d’autres sont en blanc, d’autres encore ont le scapulaire et la cagoule de différentes couleurs. Un bon nombre va pieds nus, alors que la plupart ne chaussent que de petites sandales. Ils vont marcher pendant des heures, au rythme très lent des lourds pavois portés à dos d’hommes.

Devant l’église, d’où va sortir la procession, le public se rassemble avec les fanfares qui doivent l’accompagner. À l’heure dite, la grande porte s’ouvre de part en part et apparaît en premier la Croix, qui guide un impressionnant cortège de foi et d’austérité. Derrière, parmi les premiers groupes de pénitents sur deux files, vient le « senatus », petit emblème avec les initiales SPQR, symbole de la Rome antique, qui rappelle à la fois que c’est sous le pouvoir de l’empire romain que Jésus est mort crucifié et qu’à cette même date, Séville – alors nommée Hispalis – était une importante ville romaine fortifiée qui devait ses murailles à Jules César.

pg4 - Simpecado sale iglesia San RoquePlusieurs centaines de pénitents continuent de sortir de l’église. Chaque groupe, d’une vingtaine de personnes, est dirigé par un responsable, qui, toujours sans un mot, donne le signal de la marche ou de l’arrêt en faisant sonner sur le sol son bâton ferré. Sont portés divers insignes et bannières, le drapeau du Saint-Siège, l’étendard de la confrérie, et de petits gonfalons brodés,  avec des phrases comme celle-ci : « In cruce est vita, salus et resurectio nostra » [la croix est notre vie, notre salut et notre résurrection]. Le livre qui contient les règles de la confrérie, richement décoré, avec des fermoirs en argent  est porté solennellement, entouré d’une garde d’honneur.

Vient maintenant le lourd pavois du Christ, en bois précieux sculpté ou recouvert d’or, avec des candélabres baroques, couvert de fleurs artistiquement disposées, sur lequel est représenté un moment de la Passion : Notre Seigneur portant sa Croix, le baiser de Judas ou encore, par exemple, le Divin Corps porté pour être mis au tombeau.

Ce pavois, sorte d’autel géant, repose sur les épaules de 40 hommes, cachés au public par les côtés qui retombent, complétés jusqu’au sol par d’épaisses tentures de velours. Ce sont environ 50 kilos qui pèse sur le dos de chaque porteur. Autrefois c’était les portefaix du port qui faisaient ce travail, pour lequel ils étaient payés. Mais depuis la fin des années soixante-dix et la disparition de cette profession, substituée par des machines, ce sont les membres de la confrérie qui assurent cette fonction à titre bénévole. Un tissu plié en une sorte de boudin leur recouvre la tête et amortit la zone de contact entre les premières vertèbres du cou et la poutre transversale qu’ils soulèvent. Les 40 hommes doivent agir de concert pour assurer le déplacement harmonieux de l’ensemble.pg2 - Ramos-Boriquita sale

Devant, le contremaître, habillé de noir, dirige la manoeuvre par des ordres brefs et rapides, alors que les porteurs cheminent en aveugles. Une deuxième équipe attend, prête à substituer régulièrement ses compagnons, avec le tissu plié en coiffe déjà placé sur la tête.

La musique de la fanfare joue des marches funèbres, les tambours à grands coups font vibrer les poitrines, les clairons lancent des lamentations qui déchirent l’air, pendant que le pavois avance lentement, au-dessus des têtes du public compact. Il tourne peu à peu dans le sens de la rue où il s’engage d’un pas qui soudain s’allonge, au milieu d’une explosion d’applaudissements émus.

En l’honneur de la Vierge co-Rédemptrice

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oilà à présent que sort de l’église une autre bannière toute spéciale : le « simpecado » [sans péché] sur lequel est inscrit « sine labe concepta » [conçue sans tache], en l’honneur de l’Immaculée Conception et qui rappelle le voeu de défendre la vérité de la Conception sans tache de la Très Sainte Vierge, voeu fait par les confréries plusieurs siècles avant la proclamation du dogme par le Bienheureux pape Pie IX. Cette petite bannière annonce la sortie imminente du dais de la Vierge qui déjà apparaît, émergeant de la pénombre de l’église.

Le pavois de la Sainte Vierge est en argent travaillé et il est recouvert d’un dais. La dévotion filiale envers la Mère de Jésus, co-Rédemptrice, est à l’origine – en plus de la beauté majestueuse des statues qui toujours accompagnent le Christ – de cette merveille qu’est le pavois recouvert d’un dais, d’une harmonie à couper le souffle. C’est en même temps un autel, un trône, une poésie de dentelles, de filigranes, de lumière et de fleurs et un « berceau pour endormir sa douleur » : par la beauté de l’ensemble, les Sévillans veulent consoler la Sainte Vierge et lui tenir compagnie tout au long de la Passion de son Fils. Derrière Elle, touchant la longue traîne de son manteau de Reine, un petit groupe d’anonymes, dévots ayant fait une promesse, suivent pendant des heures sans jamais s’écarter.

Les balcons sont décorés de tentures sobres, souvent de couleur bordeaux, et les habitants de la maison ont mis leurs meilleurs habits. Les enfants, aidés par quelques parents, lancent une pluie de pétales de fleurs sur le Christ qui passe, puis, plus tard, sur le dais de la Vierge.

Soudain, un chant solitaire se fait entendre. C’est presque un cri de douleur, modulé à perdre haleine, en même temps prière et lamentation : c’est la « saeta » qui sort d’une poitrine comme une flèche, lancée en direction de la Vierge.

Ce chant est comme le fruit d’une grande angoisse qui sert le coeur et monte à la gorge jusqu’à éclater en un palpitant sanglot. Il est écouté dans un silence recueilli, puis le cortège reprend sa marche. Un vers, traduit librement, tiré d’une des innombrables poésies que la Semaine Sainte a inspirées à la littérature, affirme même que : « La première saeta est née au pied de la Croix / Enveloppée dans un soupir de la Mère de Jésus ».

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Ne lisez pas cette partie…

… si seuls les récits dorés vous attirent, si la réalité laide et crue vous effraie, si la connaissance de la misère humaine vous perturbe, alors, s’il vous plaît, ne lisez pas les lignes qui suivent.

Dans la nuit du Jeudi au Vendredi Saint, personne ne dort à Séville. Les rues sont tellement pleines de monde que par endroits on ne peut ni avancer, ni reculer. Il faut alors se laisser porter par la foule jusqu’au moment où la pression diminue et permet à nouveau de changer de direction. Accompagnant Notre Seigneur toute la nuit, dans sa Passion qui commence au moment où Il est fait prisonnier, les confréries sortent en procession sans interruption. À celles du Jeudi se succèdent celles de la nuit, puis celles du Vendredi saint. Le public se compte par centaines de milliers.

Alors une question se pose : est-ce que tout ce qui se passe au long de ces heures est édifiant et pieux ? Serait-il possible que dans une grande ville moderne, avec toute sa jeunesse dans la rue, les personnes ne pensent qu’à la dévotion et à la prière ?

Non. Non, ce n’est pas possible. Et certainement on rencontrera des scènes pouvant aller jusqu’au grotesque. Je dois dire que lorsque cela m’est arrivé, c’est là aussi que le sublime m’a touché.

Pressé par la foule contre le portail d’un immeuble, j’avais vu passer à peu de mètres, dans le silence respectueux de tous, le Christ du Gran Poder, avec sa tunique oscillant au rythme de ses pas douloureux et incertains. Sur le pont majestueux qui traverse le Guadalquivir, avec le froid coupant qui monte de l’eau et les longues cagoules pointues se découpant sur le ciel de Séville illuminé par la pleine lune, j’avais été tout à côté du pavois couvert d’or du Seigneur des Trois chutes, alors que le dais de la Vierge de l’Espérance, de Triana, qui suivait, était encore loin.

Mais là, déjà, j’avais croisé un groupe dont, visiblement, plusieurs étaient ivres. Ensuite, à l’entrée du pont, je suis passé devant trois adolescents qui, profitant d’un sentiment de liberté donné par la nuit, le regard furtif et un sourire niais aux lèvres, consommaient des substances illicites. Plus tard encore, sous les arches, près de la place de l’Incarnation, les bars ouverts étaient pleins, des chants très peu sacrés en sortaient, des couples lascifs ne pensaient pas un instant à la Passion du Christ et un pauvre jeune homme, prostré par terre, le dos au mur, vomissait entre ses jambes, après avoir ingurgité une grande quantité d’alcool les heures précédentes.

Je dois dire que la douleur que je ressentais dans les pieds, la fatigue après tant d’heures de marche dans la ville et d’attente debout, se sont jointes au doute qui m’assaillit. Après tout, est-ce que cette coutume des processions en vaut la peine ? Ne vaudrait-il pas mieux que tous ces gens soient chez eux, tranquillement endormis ? Le prix à payer pour qu’un certain nombre de personnes fasse de pieux exercices n’est-il pas trop élevé, puisque tant d’autres ne pensent qu’à se divertir et ne savent pas le faire sans pécher ? Et puis, qu’est-ce que je faisais, moi, dans cette rue, un peu avant cinq heures du matin ?

C’est alors que, tournant lentement à l’angle d’une ruelle, est apparu le pavois sur lequel le Christ des Gitans porte sa croix. Tout changea.

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Le silence se fit complet. Tous se tournèrent pour le regarder. Même celui qui était ivre se mit debout.

Les tambours et les clairons explosèrent en une marche funèbre qui semblait vouloir déchirer nos poitrines et faisait vibrer l’atmosphère.

De son pas si particulier, hésitant, titubant sous le poids terrible, le Christ avançait peu à peu, au-dessus de la foule.

Là venait Jésus, avec sa Croix immense, avec sa douleur immense et avec son immense amour.

C’était Dieu, fait homme, qui passait au milieu des pauvres pécheurs que nous sommes tous, entassés dans la rue, hier tout comme aujourd’hui, et Il souffrait sa Passion pour nous sauver. Il s’éloignait déjà dans la pénombre quand explosa un applaudissement ému et général, en signe de notre pauvre gratitude. C’est là que je me suis mis à sangloter, profitant de la nuit, et ensuite je n’ai plus rien vu.

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