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L’égalitarisme, idole de notre siècle

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Le jubilé de la Reine d’Angleterre a suscité partout un intérêt surprenant dans la société égalitaire où nous vivons. Nous offrons ci-dessous à nos lecteurs des extraits d’un article de juin 1953 du Professeur Plinio Corrêa de Oliveira, publié dans le mensuel Catolicismo, intitulé « Pourquoi notre monde pauvre et égalitaire s’est-il enthousiasmé avec le faste et la majesté du couronnement ? », analysant la fascination mondiale à l’occasion des cérémonies d’accession au trône de la jeune souveraine.

Dans tous les domaines de la vie moderne, l’influence dominatrice de l’esprit égalitaire se manifeste. Autrefois, la vertu, la naissance, le sexe, l’éducation, la culture, l’âge, le métier, les biens et d’autres circonstances encore, modelaient et nuançaient la société humaine par la variété et la richesse de mille reliefs et couleurs, influençaient de toutes sortes de façons les rapports humains, marquaient à fond les lois, les institutions, les activités intellectuelles, les coutumes, l’économie, et communiquaient à toute l’atmosphère de la vie publique et particulière une note de hiérarchie, de respect, de gravité. Il y avait là un des plus profonds et caractéristiques traits spirituels de la société chrétienne. Il serait exagéré d’affirmer qu’aujourd’hui tous ces reliefs et ces nuances ont été abolis. Cependant on ne peut que reconnaître que beaucoup ont complètement disparu et que le peu qui reste diminue et pâlit de jour en jour.

Sans doute, la vie est une transformation constante de tout ce qui n’est pas pérenne. Il serait normal que bien des nuances d’autrefois disparaissent et que d’autres se forment. Mais de nos jours, il n’y a pour ainsi dire pas de transformation qui n’ait pour effet un nivellement, qui ne favorise directement ou indirectement le cheminement de la société humaine vers un état de choses absolument égalitaire. Lorsque ce sont ceux d’en bas qui ralentissent la poussée égalitaire, ceux d’en haut se chargent de la mener plus avant. Ce phénomène n’est pas circonscrit à une nation ni à un continent, mais semble poussé par un vent qui souffle dans le monde entier. Le typhon-niveleur rectifie parfois des abus intolérables, en Asie par exemple ou dans certaines régions hypercapitalistes d’Occident, impose dans d’autres cas des changements admissibles, mais détruit enfin des droits incontestables et blesse à fond l’ordre naturel des choses lui-même. Dans tous les cas, ce typhon égalitaire d’amplitude cosmique ne cesse de souffler. Une fois qu’une réforme juste est faite, il tend à continuer son travail de nivellement et passe à ce qui est douteusement juste puis, ce point étant atteint, il entre avec une force croissante sur le terrain de ce qui est franchement injuste. Cette soif d’égalité ne s’assouvit qu’avec le nivellement complet, total, absolu. L’égalité est le but vers lequel tendent les aspirations des masses, la mystique qui gouverne l’action de presque tous les hommes, l’idole sous l’égide de laquelle l’humanité espère trouver son âge d’or.

Un fait déconcertant : la popularité du couronnement

Or, pendant que ce typhon souffle avec une force sans précédent, en plein développement de cet immense processus mondial, une Reine est couronnée selon des rites inspirés par une mentalité absolument anti-égalitaire. Ce fait n’irrite pas, il ne provoque pas de protestation, au contraire, il est reçu par une immense onde de sympathie populaire. Le monde entier a fêté le couronnement de la jeune souveraine anglaise, presque comme si les traditions qu’elle représente sont une valeur commune à tous les peuples. De toute part affluèrent vers Londres des personnes désireuses de s’émerveiller d’un spectacle si anti-moderne. Devant tous les appareils de télévision se sont agglomérés, avides de voir la cérémonie, des hommes, des femmes, des enfants de toutes les nations, parlant toutes les langues, exerçant les professions les plus variées, et ce qui est le plus extraordinaire, professant les opinions les plus diverses. Dans cet immense mouvement d’âme de l’humanité contemporaine il y a quelque chose de surprenant, de contradictoire peut-être, qui mérite une analyse attentive.

Une vertu essentielle : le sentiment de sa propre dignité

Le goût des hommes pour les honneurs, pour les distinctions, pour la solennité n’est que la manifestation de l’instinct de sociabilité, inhérent à notre nature, si juste en lui-même, aussi sage que les autres instincts dont Dieu nous a dotés.

Notre nature nous amène à vivre en société avec d’autres humains. Mais elle ne se contente pas d’un « vivre ensemble » quelconque. Pour les personnes qui ont un esprit droit, c’est-à-dire exception faite des excentriques, des atrabilaires et des neuropathes, le vivre ensemble ne réalise pleinement ses objectifs naturels que lorsqu’il est fondé sur la connaissance et la compréhension réciproque et lorsque, de cette connaissance et de cette compréhension, naissent l’estime et l’amitié. En d’autres termes, l’instinct de sociabilité demande, non pas un vivre ensemble basé sur la tromperie et hérissé d’incompréhensions et de chocs, mais un contexte de relations pacifiques, harmonieuses, et amènes.

Avant tout, nous voulons être connus pour ce que nous sommes réellement. Un homme qui a des qualités tend naturellement à les manifester et souhaite que ces qualités lui vaillent l’estime et la considération du milieu où il vit. Un chanteur, par exemple, veut se faire entendre et susciter dans l’auditoire l’admiration que sa voix mérite. Pour la même raison, un peintre expose ses toiles, un écrivain publie son travail, un homme culte communique son savoir et ainsi de suite. Enfin, l’homme vertueux apprécie d’être considéré comme tel. L’indifférence illimitée de l’opinion que se forme notre prochain sur nous-mêmes n’est pas une vertu, mais un manque de conscience de sa propre dignité.

Une condition pour l’existence de la société : la justice

Cette tendance naturelle est en consonance d’ailleurs avec l’un des principes les plus essentiels de la vie sociale : la justice, selon laquelle on doit donner à chacun ce à quoi il a droit, non seulement en ce qui concerne les biens matériels, mais aussi en ce qui concerne l’honneur, la distinction, l’estime, l’affection. Une société basée sur la négation totale de ce principe serait absolument injuste. « Rendez à tous ce qui leur est dû: à qui l’impôt, l’impôt; à qui le tribut, le tribut; à qui la crainte, la crainte; à qui l’honneur, l’honneur » nous dit saint Paul (Rom. 13,7).

Ajoutons que ces manifestations se doivent rigoureusement non seulement aux mérites personnels, mais aussi à la fonction, à la charge ou à la situation qu’une personne possède. Et l’on doit aussi honorer dans une personne la lignée illustre dont il descend. Ce point est particulièrement douloureux pour l’homme égalitaire d’aujourd’hui. C’est cependant ce que pense et enseigne l’Église.

Le sentiment de sa propre dignité et la justice imposent la formation du protocole

La nature humaine exige donc que, dans le vivre ensemble social, on accorde la considération qui est due à toutes les authentiques valeurs humaines, lesquelles se différencient les unes des autres presque à l’infini. Comment appliquer ce principe dans la pratique ?

Comment obtenir qu’une valeur soit vue et reconnue par tous les hommes et que chacun sente exactement dans quelle mesure cette valeur doit être admirée ? Plus concrètement, comment enseigner à tous que la vertu, l’âge, le talent, la lignée illustre, la charge, la fonction doivent être honorés ? Comment indiquer la mesure exacte de respect et d’amour que l’on doit à chacun ? En tout temps, en tout lieu, l’ordre naturel des choses a résolu ce problème à l’aide du seul moyen pleinement efficace : la coutume.

Ainsi, utilisant les mêmes façons de traiter les personnes dans les situations identiques, le bon sens, l’équilibre, le tact des sociétés humaines ont créé point par point, dans chaque pays ou dans chaque zone de culture, les règles de politesse, les formules, les gestes, on pourrait presque dire les rites adéquats, pour définir, enseigner, symboliser et exprimer ce que l’on doit à chaque personne, selon sa situation, en matière de vénération et d’estime.

Sous l’inspiration de l’Église, la Civilisation chrétienne a porté à son apogée l’art des coutumes et des symboles sociaux. Mais les principes de la Révolution de 1789 se chargèrent de frapper profondément cet art, détruisant de la sorte « la douceur de vivre », dont témoigne Talleyrand dans ses mémoires.

Nostalgie d’un ordre naturel sainQuenn

C’est précisément avec cette tradition que le monde contemporain a rompu, pour adopter un progrès né, non pas du développement harmonieux du passé, mais du tumulte et des abîmes de la Révolution française. Dans un monde nivelé, extrêmement pauvre en symboles, en règles, en bonnes manières, en maintien, en tout ce qui signifie l’ordre et la distinction dans le vivre ensemble humain, et qui à tout moment continue de détruire le peu qui reste, alors que la soif d’égalitarisme s’assouvit, la nature humaine, dans ses fibres profondes, sent de plus en plus le manque de ce avec quoi elle a follement rompu. Quelque chose de très profond et de très fort en son intérieur lui fait sentir un déséquilibre, une incertitude, l’insipidité et l’épouvantable trivialité de la vie, qui s’accentue de plus en plus alors que l’homme se remplit des toxines de l’égalité.

La nature a des réactions subites. L’homme contemporain, blessé et malmené dans sa nature par tout un style de vie construit sur des abstractions, des chimères, des théories vides, s’est tourné émerveillé, lors des journées du couronnement, instantanément rajeuni et reposé, vers le mirage de ce passé si différent du terrible aujourd’hui. Non tant par nostalgie du passé que de certains principes d’ordre naturel que le passé respectait et que le présent viole à tout moment.

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4 comments
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  1. wow, awesome article…keep posting.

  2. C’est une information tres precieuse

  3. Oui, arrive …

  4. God, I feel like I should be taking notes! Great work

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