Par Atilio Faoro
Deux spécialistes français voient dans les troubles de l’automne 2026 les signes d’une profonde mutation de l’homme occidental. Il y a cinquante ans, Plinio Corrêa de Oliveira annonçait une transformation comparable en décrivant la naissance de la IVe Révolution.
Pourquoi certaines manifestations dégénèrent-elles en explosions de violence qui semblent dépasser largement les revendications initiales ? Pourquoi des individus profitent-ils d’un mouvement de protestation pour piller des magasins, incendier des bâtiments ou affronter les forces de l’ordre, parfois sans autre objectif apparent que le plaisir de détruire ? Les événements qui ont secoué la France en octobre dernier ont remis ces questions au premier plan. Mais deux spécialistes français proposent d’aller beaucoup plus loin. Selon eux, ces comportements seraient les manifestations extrêmes d’une transformation profonde de la psychologie de l’homme occidental.
L’apparition d’un nouvel homme occidental
Le politologue Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’Ifop, et le psychologue et psychanalyste Ruben Rabinovitch viennent de publier Homo occidentalis (Seuil, 2026). Dans un entretien accordé au Figaro le 26 octobre, intitulé « Le petit caïd pilleur n’est plus tant un hors-la-loi que l’expression la plus débridée de l’air du temps », ils expliquent que les violences contemporaines ne peuvent être comprises uniquement à travers les revendications politiques ou les difficultés sociales. Elles révéleraient également l’apparition d’un « nouveau régime psychique de l’Occident », caractérisé par l’affaiblissement des interdits et la recherche toujours plus pressante de satisfactions immédiates.
Ruben Rabinovitch rappelle que l’ancienne société était « structurée de façon pyramidale », autour de différentes figures d’autorité : le père dans la famille, le professeur à l’école, le souverain à la tête de l’État ou le patron dans l’entreprise. Cette organisation contribuait à discipliner les comportements individuels. Mais le modèle aurait profondément changé. Désormais, explique-t-il, la société valorise la transgression et l’affranchissement des limites. Il en trouve une illustration jusque dans la publicité, avec des slogans comme « Sème le chaos » ou « Impose tes règles » (Adidas) et « Vivre sans limite » (Hyundai). Les explosions de violence contemporaines seraient ainsi caractéristiques d’un univers où domine « l’impératif de jouissance ».
Jérôme Fourquet applique cette analyse aux émeutes. Il décrit la rue comme un « gigantesque défouloir pulsionnel », dans lequel les participants recherchent l’excitation, l’adrénaline et le sentiment de toute-puissance. La violence ne serait donc plus seulement un moyen au service d’une revendication : elle pourrait devenir une satisfaction recherchée pour elle-même. Rabinovitch va jusqu’à présenter le pilleur comme l’expression particulièrement radicale de l’esprit du temps. Loin d’être toujours perçue comme une transgression exceptionnelle, la destruction s’inscrirait dans une culture qui encourage chacun à repousser les limites.
Quand toute autorité devient suspecte
Cette transformation ne concernerait pas seulement les comportements violents. Elle toucherait les fondements mêmes de la vie sociale. Fourquet et Rabinovitch décrivent une société de plus en plus horizontale, dans laquelle les différences de position, les hiérarchies et les obligations traditionnelles perdent leur légitimité. Rabinovitch résume cette évolution par une formule particulièrement révélatrice : « toute autorité est vécue comme une domination, toute obéissance comme une soumission ». Selon lui, cet affaiblissement de l’autorité toucherait désormais toutes ses figures traditionnelles, du professeur au policier, du maire au juge, du médecin au contrôleur de bus. L’individu tendrait ainsi à considérer ses désirs comme une norme à laquelle le monde extérieur devrait se conformer.
Dès 2019, dans son ouvrage L’Archipel français Jérôme Fourquet dressait un constat saisissant : le catholicisme avait perdu son rôle traditionnel de force structurante de la société française.
Pendant des siècles, l’Église avait profondément façonné la vie collective, les mentalités, les traditions et les comportements des Français. Le calendrier religieux rythmait l’année, les grandes étapes de l’existence étaient marquées par les sacrements et la morale chrétienne constituait une référence largement partagée, même au-delà des pratiquants.
Or, selon Fourquet, cette « matrice catholique » s’est progressivement désagrégée. Il ne s’agit pas seulement d’une diminution de la pratique religieuse, mais d’une transformation profonde de la société française, désormais privée de l’un de ses principaux cadres culturels et spirituels historiques.
Rabinovitch résume cette mutation par une autre formule saisissante : « jouir est un nouveau commandement ». Il décrit des individus pour lesquels l’attente, la privation ou le report d’une satisfaction deviennent de moins en moins supportables. Fourquet ajoute que la société de consommation et les réseaux sociaux entretiennent constamment ce climat, en multipliant les désirs tout en rendant leur satisfaction impossible pour une partie de la population. La frustration peut alors alimenter la colère. Ces analyses ne signifient évidemment pas que tous les jeunes ou tous les manifestants partagent de tels comportements. Elles proposent cependant une interprétation d’ensemble qui dépasse largement les événements de l’automne.
Or, cette transformation des mentalités rappelle certaines analyses formulées il y a cinquante ans par un penseur catholique brésilien : Plinio Corrêa de Oliveira.
La IVe Révolution annoncée en 1976
Dans son ouvrage Révolution et Contre-Révolution, Plinio Corrêa de Oliveira présente l’histoire moderne comme un vaste processus révolutionnaire ayant progressivement transformé la civilisation chrétienne. Il en distingue trois grandes étapes : la Réforme protestante du XVIe siècle, la Révolution française de 1789 et la Révolution communiste du XXe siècle. Chacune aurait prolongé et radicalisé les tendances de la précédente. Mais, dans une analyse de 1976, il envisage l’apparition d’une nouvelle étape, qu’il appelle la IVe Révolution.
Cette nouvelle révolution ne viserait pas seulement les institutions politiques, les régimes économiques ou les structures sociales. Elle pourrait transformer l’homme lui-même, jusque dans sa manière de penser, de sentir et de vouloir. Plinio Corrêa de Oliveira envisage notamment l’avènement d’une société marquée par un nouveau tribalisme, dans laquelle les individus tendraient à se fondre dans une conscience collective dominée par les impressions et les émotions communes.
Il écrit que la cohésion de cette société reposerait surtout sur un « sentir » commun, dont découleraient des habitudes et une volonté communes. Dans un tel univers, la réflexion personnelle perdrait progressivement son importance au profit des réactions collectives. L’auteur évoque même une « fusion collectiviste tribale », dans laquelle la raison individuelle serait profondément affaiblie.
Mais le point le plus remarquable de son analyse concerne le rôle des mentalités. Plinio Corrêa de Oliveira souligne « l’importance prépondérante » de ce qu’il appelle la « révolution dans les tendances ». Autrement dit, le processus révolutionnaire ne se développerait pas uniquement par les doctrines et les bouleversements politiques. Il agirait d’abord sur les sensibilités, les habitudes et les dispositions profondes de l’homme, préparant ainsi des transformations beaucoup plus vastes.
Une convergence qui mérite réflexion
Naturellement, Fourquet et Rabinovitch ne partagent pas nécessairement les convictions philosophiques et religieuses de Plinio Corrêa de Oliveira. Leur analyse est sociologique et psychanalytique, tandis que celle du penseur brésilien s’inscrit dans une conception catholique de l’histoire. Il serait donc abusif de prétendre qu’ils décrivent exactement le même phénomène ou que les événements récents démontrent l’accomplissement de la IVe Révolution.
Pourtant, certains rapprochements sont frappants. D’un côté, deux spécialistes contemporains décrivent l’affaiblissement des interdits, la contestation des hiérarchies et la prédominance croissante des impulsions individuelles. De l’autre, Plinio Corrêa de Oliveira entrevoyait une transformation de l’homme dans laquelle les tendances et les réactions collectives prendraient progressivement le pas sur la réflexion rationnelle.
Un exemple particulièrement révélateur est fourni par Jérôme Fourquet lui-même. Il observe que les organisations révolutionnaires des années 1960, qu’elles fussent trotskistes, léninistes ou maoïstes, étaient fortement hiérarchisées et exigeaient de leurs militants une discipline rigoureuse, ainsi qu’un engagement personnel total. Aujourd’hui, constate-t-il, ces structures ont largement cédé la place à des mouvements autonomes, plus souples et moins disciplinés, dont le fonctionnement repose sur des principes libertaires plutôt que sur l’obéissance à une direction. Ce passage d’un militantisme révolutionnaire vertical à des formes d’engagement plus horizontales présente une analogie intéressante avec l’évolution que Plinio Corrêa de Oliveira envisageait : une IVe Révolution susceptible de dépasser les structures autoritaires du communisme traditionnel pour transformer plus profondément encore les mentalités et les rapports humains.
Cette convergence est d’autant plus intéressante que le penseur brésilien ne présentait pas son hypothèse comme une certitude historique. Il reconnaissait que seul l’avenir permettrait d’en apprécier définitivement la portée. Mais il invitait ses lecteurs à « observer, analyser et prévoir » les nouvelles étapes du processus révolutionnaire.
C’est peut-être là que réside l’actualité de sa réflexion. Les violences disparaissent des écrans, les rues sont nettoyées et les vitrines remplacées. Mais les transformations des mentalités, elles, peuvent se poursuivre silencieusement. Elles touchent la famille, l’école, les rapports entre les générations et la conception même de la liberté.
Une civilisation ne change pas seulement lorsque ses institutions sont renversées. Elle change aussi lorsque les hommes cessent de penser, de sentir et de vouloir comme leurs prédécesseurs.
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Photo : Manifestation à Paris. Image d’illustration modifiée par l’IA.
Sources :
Jérôme Fourquet et Ruben Rabinovitch : « Le petit caïd pilleur n’est plus tant un hors-la-loi que l’expression la plus débridée de l’air du temps » : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/jerome-fourquet-et-ruben-rabinovitch-le-petit-caid-pilleur-n-est-plus-tant-un-hors-la-loi-que-l-expression-la-plus-debridee-de-l-air-du-temps-20261026
Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019. Présentation de l’Ifop : https://www.ifopgroup.com/?p=69981
Jérôme Fourquet, « Les fractures sociales : des réalités et des perceptions », intervention aux Semaines sociales de France, 2019. Texte intégral : https://www.ssf-fr.org/wp-content/uploads/2024/03/actes-ssf-2019-j.-fourquet.pdf
Plinio Corrêa de Oliveira, Révolution et Contre-Révolution, troisième partie, chapitre III, La IVe Révolution naissante, notamment les sections consacrées au tribalisme et au devoir des contre-révolutionnaires. Référence bibliographique : neuvième édition française, TFP française, Paris, 2026, ISBN 978-2-901039-50-1.