Mon grand-père avait ses règles, ses fidélités, ses rancunes, ses convictions. Il avait le sens de l’honneur joint au culte du passé. Il était l’intolérance faite homme. Inflexible, sans nuances, il vivait dans un système auquel aucune pièce ne manquait.
Mais, tout simplement, son système ne mordait plus sur le monde. Et cela lui importait peu.
Mon grand-père était disciple de Jacques-Bénigne Bossuet. Il était un lecteur assidu de Maurice Barrès, qui a écrit : « Qu’est-ce que j’aime dans le passé ? Sa tristesse, son silence et, surtout, sa fixité. »
À Maintenon, en France, il aimait l’histoire parce qu’elle est immobile, déjà entrée dans une éternité sans appel.
En entendant La Marseillaise, mon grand-père feignait de ne pas reconnaître ces accords détestables. Il fallut des millions de morts, parmi lesquels plusieurs membres de notre famille, pour que nous nous réconciliions avec elle.
Et mon grand-père avait vécu assez longtemps pour la voir se transformer en une manifestation si réactionnaire, peut-être même plus conservatrice encore que les chants de nos chouans et de Monsieur de Charette.
Les hommes et, surtout, les femmes de ma famille lisaient très peu. J’entends autour de moi des lamentations à propos de l’ignorance des jeunes.
Dans la grande galerie de Maintenon, pourtant, l’école, le cinéma, la télévision et les voyages avaient apporté à la famille — dans le désordre et l’indifférence, parfois jusqu’à l’épuisement mental — davantage de mentalités, de paysages, de vérités et de folies, de certitudes et de doutes que la chasse à courre, le protocole de la vie de château et les leçons de notre chapelain.
Ainsi perdions-nous les évidences ; les habitudes et la familiarité nous conduisaient à ne plus voir les vérités banales, ce fond immémorial des manières d’être et de penser.
(Auteur : Jean d’Ormesson, Au plaisir de Dieu, Gallimard, 1980.)
Source : https://castelosmedievais.blogspot.com/2018/06/as-familias-dos-castelos-e-o-tufao.html