Entretien posthume avec Plinio Corrêa de Oliveira
Et si l’on pouvait interroger aujourd’hui le professeur Plinio Corrêa de Oliveira sur la France ?
À partir de ses articles, conférences et réunions, nous avons imaginé un entretien posthume avec le penseur catholique brésilien. Les réponses reprennent fidèlement l’esprit et les idées qu’il a exprimées entre 1942 et 1981.
Question : Professeur, vous avez souvent réfléchi à la vocation de la France. Comment expliquez-vous les crises qu’elle a traversées ?
Plinio Corrêa de Oliveira : On commet une erreur fréquente lorsqu’on explique les catastrophes historiques uniquement par les institutions. On ne peut pas admettre qu’un régime, même imparfait, suffise à expliquer à lui seul l’échec d’une nation.
Les hommes valent plus que les régimes. Ils ont plus de pouvoir qu’ils ne l’imaginent. C’est pourquoi ils ne doivent pas chercher à rendre responsables les seules formes de gouvernement d’événements dont ils sont eux-mêmes les premiers coupables.
Lorsqu’un mal s’installe dans une civilisation, il ne se guérit pas par des palliatifs ni par des demi-mesures. Les palliatifs ne font que retarder la guérison.
La France elle-même nous en donne l’exemple dans son histoire. La conversion de Clovis I ne s’est pas faite en repeignant les vieilles idoles avec des couleurs nouvelles. Elle s’est faite autrement : il fallut brûler ce que l’on avait adoré et adorer ce que l’on avait brûlé.
Pour la France comme pour les peuples contemporains, il n’y a pas d’autre chemin : les idoles doivent tomber. Il ne suffit pas qu’elles se transforment.
Question : Vous avez aussi parlé de la France avec beaucoup d’admiration. D’où vient cette affection ?
Plinio Corrêa de Oliveira : La France est l’un des peuples qui ont marqué profondément l’histoire de la chrétienté.
Lorsque Mary Stuart quitta la France après la mort de son époux, Francis II of France, pour rejoindre le rude royaume d’Écosse, elle pleura de ne plus revoir ce qu’elle appelait « le doux pays de France ».
Cette expression n’est pas une simple formule poétique. Depuis le Moyen Âge, les chroniqueurs et les écrivains parlent de « la doulce France », de « le doux pays de France ».
Pourquoi ? Parce que la civilisation française a connu une splendeur chrétienne exceptionnelle.
Depuis Clovis I jusqu’aux temps modernes, l’histoire de la France catholique est une longue scintillation de qualités naturelles et surnaturelles.
Dieu donne parfois à certains hommes une mission de lumière pour leurs contemporains. Mais il arrive aussi qu’Il confie une mission semblable à certains peuples.
Il existe des nations privilégiées par les dons de la nature et de la grâce, appelées à éclairer le monde dans les voies de la vertu.
Parmi ces peuples, la France se trouve certainement.
Question : Mais aujourd’hui, beaucoup parlent de décadence française. Partagez-vous ce diagnostic ?
Plinio Corrêa de Oliveira : La question est complexe. D’abord, il faut rappeler une affirmation frappante de Pope Pius X. Il disait que le peuple élu du Nouveau Testament est le peuple français.
Et il expliquait que plus les Français se rapprochent de la religion, plus ils fleurissent dans la grandeur et dans la gloire. Plus ils s’en éloignent, plus ils déclinent et perdent leurs qualités.
Cette loi est vraie pour tous les peuples, mais elle est particulièrement visible en France.
Aujourd’hui, on observe une situation paradoxale. La France présente à la fois les stigmates d’une décadence profonde et les restes magnifiques d’une grande civilisation.
Ces restes magnifiques sont visibles partout :
dans ses châteaux, dans son art, dans son goût, dans sa culture.
Mais ils subsistent aussi dans l’esprit français lui-même. Malgré tout, on trouve encore des traces de ce qui fit autrefois sa grandeur : la clarté, la méthode, la concision, une certaine grâce intellectuelle.
Question : Vous avez été très critique envers le Français moderne…
Plinio Corrêa de Oliveira : Oui, car la comparaison historique est sévère. Le Français d’aujourd’hui est très éloigné du Français du temps de Louis IX. Mais il est également éloigné — et d’une certaine manière inférieure — au Français du temps de Voltaire.
Le Français contemporain est souvent un homme qui a perdu presque toute grâce, presque tout esprit, toute élévation d’âme. Il manque de courage et ne s’intéresse plus à ce qui est grand. Il se replie sur sa petite vie quotidienne.
Le grand ton aristocratique de la civilisation française s’est affaibli. Le grand éclat de l’âme française s’est obscurci.
Question : Cela signifie-t-il que la mission de la France est terminée ?
Plinio Corrêa de Oliveira : Non. La vraie question est la suivante : La France va-t-elle ressurgir ou va-t-elle perdre sa mission historique ?
Une nation peut continuer d’exister tout en perdant sa vocation. Elle peut subsister politiquement tout en cessant d’être une nation élue dans l’ordre de la Providence.
Le problème central de l’histoire française est là : la France retrouvera-t-elle sa vocation ou la perdra-t-elle au profit d’un autre peuple suscité par la Providence ?
Mais je dirai quelque chose de plus. Beaucoup pensent que le plus grave pour un pays est d’avoir des ennemis violents, des idéologies radicales, ou des forces politiques dangereuses.
Je ne crois pas que ce soit le plus grave. Le plus désolant pour un pays, ce n’est pas que les mauvais soient très mauvais. Le plus désolant, c’est que les bons ne soient pas très bons.
Question : Dans une conférence, vous avez évoqué le « rêve » des nations. Qu’entendiez-vous par là ?
Plinio Corrêa de Oliveira : André Malraux disait : « La véritable France est la France qui rêve. » Il avait raison. Une nation qui cesse de rêver cesse d’être elle-même. Elle devient une banlieue de l’histoire. Chaque peuple possède un rêve. Ce rêve est une intuition profonde de sa mission historique.
Lorsqu’un peuple cesse de rêver, tout se complique pour lui.
Prenons l’exemple du le Saint-Empire de Charlemagne : lui aussi fut un rêve, une grande vision qui a inspiré l’Europe pendant des siècles.
Question : Vous évoquez souvent les cathédrales françaises…
Plinio Corrêa de Oliveira : Oui, car elles expriment ce rêve. Lorsque Clovis I entra dans la cathédrale de Reims Cathedral, il demanda à Remigius of Reims : « Père, n’est-ce pas le ciel ? »
Il savait bien que ce n’était pas le ciel. Mais la cathédrale lui faisait entrevoir quelque chose du ciel. Toutes les cathédrales ont cette fonction. Le vitrail donne à l’homme l’impression qu’il a ouvert une brèche dans la pierre et qu’il voit Dieu.
Question : Mais vous insistez aussi sur l’idée d’épreuve.
Plinio Corrêa de Oliveira : Oui, car toute vocation comporte une épreuve.
Si l’on imagine un monde sans épreuve, on tombe dans l’utopie. Et toute utopie perd le sens de la réalité. Même le Paradis terrestre comportait une épreuve : le serpent y est entré. Les anges eux-mêmes furent éprouvés. De même, les peuples sont éprouvés dans l’histoire.
Question : Quel serait alors, selon vous, le rôle particulier de la France ?
Plinio Corrêa de Oliveira : La France possède un don très particulier : un pouvoir d’inspiration. Elle n’a pas toujours dominé politiquement. Mais elle a exercé une influence immense sur l’opinion publique et sur la culture du monde. Son véritable royaume n’a pas été seulement politique. Il a été moral, intellectuel et spirituel.
La France a souvent été ce rêve qui fait rêver les autres peuples. C’est pourquoi elle se trouve au cœur même de l’histoire. Bien sûr, d’autres nations ont leurs rêves. La France n’a pas le monopole du rêve. Mais si l’on compare la civilisation à une rosace de cathédrale, on pourrait dire que la France en est le cercle central. Sans ce cercle, la rosace perdrait son harmonie. Mais la rosace ne se réduit pas à lui.