Il arrive que de petites affaires locales révèlent de grandes fractures spirituelles. Ce qui se joue aujourd’hui à Villaines-les-Rochers, paisible commune d’Indre-et-Loire, dépasse largement le sort d’un simple calvaire. C’est, en réalité, une nouvelle manifestation d’un phénomène plus profond : la volonté croissante, au nom d’une laïcité dévoyée, d’effacer les signes visibles de la foi chrétienne de l’espace public français.
Le fait est pourtant simple. Ce calvaire n’est ni une installation récente, ni une initiative militante destinée à provoquer qui que ce soit. Il était déjà en place bien avant la construction de l’école publique voisine. Lorsque la commune acquit le terrain en 2006, l’oratoire existait et sa présence était connue de tous. Pendant des années, il n’a suscité aucune contestation. Les habitants vivaient avec lui comme avec une partie naturelle du paysage, comme on vit avec un clocher ou une fontaine ancienne.
Il fallut une tempête, en 2009, pour que la grande croix en bois soit arrachée. Retirée pour réparation, elle demeura longtemps à l’abri dans un atelier municipal, oubliée sans doute, mais non reniée. Lorsque le nouveau maire, Jean-Pierre Houbron, prit ses fonctions en 2025, il décida simplement de remettre en place ce qui avait toujours existé. Il ne s’agissait pas d’ériger un nouveau symbole, mais de restituer un élément du patrimoine communal.
C’est alors que surgit la contestation. Un collectif, se présentant sous le nom de « Déplace ta croix », exigea le retrait du calvaire au nom de la loi de 1905. Rapidement, la Libre Pensée d’Indre-et-Loire apporta son soutien et évoqua la possibilité d’un recours devant le tribunal administratif. Le ton employé — « le curé à l’église », « la religion doit rester une affaire privée » — révèle une conception de la laïcité qui ne se contente pas de garantir la neutralité de l’État, mais qui aspire à reléguer toute manifestation religieuse dans l’invisibilité.
Or, cette interprétation est étrangère à l’esprit même de la loi de 1905. La séparation de l’Église et de l’État n’a jamais signifié l’éradication des symboles religieux hérités de l’histoire. La France est couverte de croix, de chapelles, de statues et de sanctuaires qui témoignent d’un passé vivant, non d’un vestige honteux qu’il faudrait dissimuler.
Derrière ces attaques, on perçoit souvent une confusion volontaire entre neutralité et négation. La neutralité de l’État ne consiste pas à effacer la mémoire des peuples, mais à garantir que nul ne soit contraint dans sa conscience. Exiger la disparition d’un calvaire ancien n’est pas un acte de neutralité : c’est un acte d’effacement.
Le maire de Villaines-les-Rochers l’a compris avec lucidité. Ce calvaire, rappelle-t-il, fait partie du patrimoine communal et constitue une étape du chemin des Sept Calvaires, parcours historique et culturel qui traverse le village. Il appartient à la mémoire collective autant qu’au paysage. Le détruire ou le déplacer reviendrait à mutiler l’un et l’autre.
Plus inquiétant encore est le caractère anonyme du collectif à l’origine de la polémique. Une poignée d’opposants, sans visage et sans responsabilité publique, prétend aujourd’hui imposer sa vision à toute une communauté. Ce phénomène est révélateur d’une époque où des minorités idéologiques, souvent très actives, parviennent à exercer une pression disproportionnée sur les institutions locales.
Il faut également s’interroger sur l’étrange asymétrie de ces combats. Les symboles chrétiens, hérités de siècles de civilisation, sont régulièrement contestés, tandis que d’autres manifestations religieuses ou culturelles suscitent rarement une indignation comparable. Cette différence de traitement ne peut qu’interroger sur la véritable nature de ces offensives.
Car le fond du problème est ailleurs. Une nation ne vit pas seulement de ses lois ni de ses structures administratives. Elle vit de ses racines, de sa mémoire et de ses symboles. Les calvaires qui jalonnent les routes de France n’étaient pas de simples ornements : ils rappelaient la présence de Dieu dans la vie quotidienne, ils invitaient à la prière, ils marquaient les étapes de la vie et du temps.
Les supprimer peu à peu, c’est contribuer à cette amnésie spirituelle qui caractérise tant de sociétés modernes. Une civilisation qui ne transmet plus les signes de sa foi finit par ne plus comprendre son propre passé, et bientôt par ne plus savoir qui elle est.
À Villaines-les-Rochers, le combat pour un calvaire est donc plus qu’un débat juridique ou municipal. Il est le symbole d’une résistance, humble mais nécessaire, contre l’effacement progressif de l’âme chrétienne de la France.
Car il faut avoir le courage de le dire : une nation qui renie ses racines s’expose, tôt ou tard, à perdre jusqu’au souvenir de ce qui l’a fondée.
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