« Le présent article, adapté et résumé, est tiré du livre Légendes de Noël de G. Lenotre, pseudonyme de l’historien et académicien français Théodore Gosselin (1855-1935). »
Auvrigny était un petit village isolé des Ardennes, vivant depuis longtemps en bonne intelligence avec le château voisin, demeure du comte d’Auvrigny, gentilhomme charitable et respecté. Chaque Noël, selon une tradition ancienne, le comte faisait dresser un grand sapin décoré, autour duquel les enfants venaient recevoir jouets, friandises et provisions, dans une atmosphère de joie simple et partagée.
La Révolution française troubla peu à peu cette harmonie. Les idées nouvelles pénétrèrent le village, notamment par l’intermédiaire de Birou, adjoint du maire Gérard, homme vaniteux et gagné aux slogans révolutionnaires. Sous son influence, les habitants commencèrent à voir dans le comte un aristocrate suspect.
À l’hiver 1793, malgré ce climat de défiance, le comte décida de maintenir la tradition du sapin de Noël et fit même préparer une crèche avec l’Enfant Jésus. Alors qu’il achevait les préparatifs, Gérard et Birou se présentèrent au château pour lui annoncer que les villageois ne viendraient pas.
— « Pour être franc, citoyen, vos invités ne viendront pas », déclara Birou.
— « Comment !… Pourquoi ? » demanda le comte.
— « Les circonstances ne leur permettent pas, comme patriotes, de participer à certains actes entachés d’esprit aristocratique. »
Le comte, avec calme, répondit qu’il serait curieux d’apprendre en quoi l’image d’un enfant couché sur la paille pouvait offenser l’égalité, puis mit fin à la discussion sans éclat. Mais Gérard était venu surtout pour une autre raison. Il expliqua qu’il avait reçu l’ordre d’établir une liste de « suspects » de la commune, sans comprendre ce que ce terme signifiait.
— « Je me romps la tête, citoyen, mais je ne sais pas ce que c’est qu’un suspect. C’est un mot que nous ne connaissons pas. »
Voyant la naïveté sincère du maire, le comte feignit d’interpréter le mot dans un sens favorable, laissant entendre que les « suspects » étaient ceux que le gouvernement souhaitait récompenser pour leur patriotisme. Il suggéra alors les noms des plus exaltés du village.
— « Commencez par Birou », dit-il tranquillement. « Et ajoutez ceux qui se sont le plus distingués par leur zèle. »
La liste fut envoyée au Comité de salut public. Peu après, Birou et plusieurs autres furent arrêtés et conduits à Paris, persuadés d’aller recevoir honneurs et récompenses. Ils partirent fiers et confiants… et disparurent sans nouvelles pendant de longs mois. Après la chute de la Terreur, le comte fit tout ce qu’il put pour obtenir leur libération. Pendant ce temps, il devint le véritable soutien du village, désormais peuplé surtout de femmes, d’enfants et de vieillards. Grâce à lui, la vie reprit peu à peu son cours.
À la veille de Noël 1794, les anciens prisonniers revinrent, brisés mais reconnaissants. Le château retrouva son animation d’autrefois : le sapin fut dressé de nouveau, plus généreux encore. Toute la population était réunie, remplie de gratitude.
Gérard, ému, confia alors au comte :
— « Si j’avais su ce qu’était vraiment un suspect, c’est vous que j’aurais mis sur la liste… et cela me fait frémir aujourd’hui. »
Puis, montrant les enfants ravis autour du sapin illuminé, il ajouta à voix basse :
— « Je suis sûr que Birou renoncerait à toutes ses épaulettes pour être ici ce soir avec nous… »
Source : https://www.tesorosdelafe.com/articulo-593-el-arbol-de-navidad-del-senor-d-auvrigny
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