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Les États-Unis sont-ils l’« Empire du Mal » ?

Par Roberto de Mattei

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio, intervenant à la Conférence sur la sécurité qui s’est tenue le 14 février à l’hôtel Bayerischer Hof de Munich, a prononcé un discours ample et structuré. Il y a rappelé que les États-Unis et l’Europe appartiennent à une même civilisation et qu’ils doivent unir leurs forces pour combattre des ennemis communs, internes et externes. Et pourtant, pour beaucoup de conservateurs et de catholiques de sensibilité traditionnelle, les États-Unis constitueraient une sorte de nouvel « Empire du Mal ».

Martin Heidegger est le philosophe qui a donné à l’anti-américanisme sa forme la plus durable, dans ses versions multiples : les États-Unis comme emblème d’une modernité « catastrophique », dominée par la technologie, le consumérisme, l’uniformité et l’absence de sens historique (cf. James W. Ceaser, A Genealogy of Anti-Americanism, « The Public Interest », été 2003, p. 3-18). Ces idées, exposées par le philosophe allemand dans les années 1930, furent reprises par le nazisme et, après la guerre, par la gauche européenne. Elles sont devenues un pilier de la pensée anti-américaine contemporaine.

Il a toujours existé un anti-américanisme d’extrême droite. Celui de ceux qui ne pardonnent pas aux États-Unis d’avoir provoqué la défaite des puissances de l’Axe par leur entrée en guerre durant la Seconde Guerre mondiale. Cet anti-américanisme a aujourd’hui retrouvé de la vigueur sous certaines formes de néo-nationalisme populiste, qui proposent à nouveau le fascisme et le national-socialisme comme modèles politiques positifs.

Il y a eu aussi un anti-américanisme de gauche. Il ne pardonne pas aux États-Unis d’avoir été le rempart anticommuniste pendant la Guerre froide, en empêchant la victoire du communisme international. Cet anti-américanisme s’est ensuite développé dans le mouvement altermondialiste et dans le courant pro-palestinien.

Aujourd’hui s’y ajoute un anti-américanisme d’inspiration catholico-conservatrice. Il rejette les États-Unis parce qu’ils représenteraient, en raison de leur matrice puritaine et libérale-illuministe, un modèle de pensée opposé à la tradition catholique. Cet anti-américanisme s’accompagne souvent d’une sympathie pour des régimes comme la Russie de Poutine, ou même l’Iran de l’ayatollah Ali Khamenei, considéré comme un rempart contre l’État d’Israël, vu comme l’expression par excellence de l’essence négative de l’Occident.

Et pourtant, la superficialité de ce récit devrait sauter aux yeux. La Réforme protestante n’est pas née en Amérique, mais en Europe, où elle a atteint ses formes les plus radicales avec les anabaptistes et les Levellers de la Révolution anglaise. En Amérique, puritains, mennonites et quakers ont plutôt modéré, et non accentué, les positions radicales qu’ils avaient prises en Europe. L’Église évangélique constitue aujourd’hui l’un des principaux réservoirs électoraux conservateurs du Parti républicain.

La Révolution américaine, qui a précédé la Révolution française, a peu ou rien à voir avec celle de 1789. La Déclaration d’indépendance de 1776 affirme l’existence d’une loi naturelle antérieure au gouvernement de la société. La Déclaration des droits de l’homme de 1789, au contraire, fonde les droits sur la pure autodétermination de la volonté.

La Révolution française fut essentiellement une révolution idéologique, fille des Lumières. La Révolution américaine fut surtout une guerre d’indépendance. Le premier à en illustrer clairement les différences fut, en 1800, Friedrich von Gentz (1764-1832), secrétaire et ami du prince Clemens von Metternich, et l’un des principaux artisans de la Restauration après la chute de Napoléon (The American and French Revolutions Compared, Henry Regnery Company, Chicago, 1955).

L’un des plus lucides politologues du XXe siècle, Eric Voegelin (1901-1985), a expliqué que la Révolution américaine ne fut pas un événement politique d’essence gnostique, comme la Révolution française. « Elle ne fut pas un mouvement idéologique au sens des révolutions européennes ultérieures. Elle ne visait pas à créer un nouvel ordre de l’être, mais à rétablir les droits des Anglais que l’on estimait violés » (The New Science of Politics, University of Chicago Press, 1987, p. 159).

C’est l’Europe qui a corrompu l’Amérique, et non l’inverse. Le marxisme culturel qui infeste les universités américaines depuis 1968 n’est pas né en Amérique, mais en Allemagne. C’est de là que Lénine l’a transplanté en Russie, et que la Russie bolchevique, après la révolution de 1917, l’a diffusé dans le monde.

La révolution de 1968 est partie de Berkeley. Mais son théoricien, Herbert Marcuse (1898-1959), est né et mort en Allemagne. L’idéologie « woke » a des racines européennes, à travers Marx, Gramsci, l’École de Francfort et le post-structuralisme français.

L’« américanisme » condamné par Léon XIII dans l’encyclique Testem benevolentiae du 22 janvier 1899 n’était pas tant une doctrine qu’une spiritualité de l’action. Le modernisme l’a développée de manière bien plus large et structurée, y compris sur le plan théologique. La crise actuelle de l’Église est fille du modernisme européen, et non de l’américanisme. L’un des plus proches collaborateurs du cardinal Ottaviani fut le théologien antimoderniste américain John Clifford Fenton (1906-1969). Et l’un des cardinaux les plus proches de Mgr Marcel Lefebvre fut le cardinal américain John Joseph Wright (1909-1979).

L’encyclique Testem benevolentiae doit d’ailleurs être lue à côté d’une autre encyclique importante de Léon XIII, Longinqua Oceani, du 6 janvier 1895. Le pape y reconnaît les aspects positifs de l’expérience américaine : la croissance rapide du catholicisme aux États-Unis ; la liberté religieuse de fait, qui a permis à l’Église de se développer sans persécutions ; l’initiative et le dynamisme de la société américaine. Léon XIII ne condamne pas l’Amérique. Il ne la considère pas non plus comme anticrétienne par nature. Il affirme cependant que la séparation entre l’Église et l’État, telle qu’elle est conçue aux États-Unis, doit être vue comme un fait contingent, et non comme un idéal normatif universel.

Sur le plan politique, d’ailleurs, les États-Unis de Clinton et d’Obama ne sont certainement pas ceux de Reagan et de Trump. Parler d’une Amérique unique a peu de sens. Aux États-Unis, comme en Europe, s’affrontent deux lignes culturelles : celle qui se réclame du marxisme des Lumières, et celle — aujourd’hui dominante — qui revendique les racines chrétiennes de la société.

Dans son discours de Munich, le secrétaire d’État Rubio s’est exprimé en ces termes :
« Pour nous, Américains, notre maison peut se trouver dans l’hémisphère occidental, mais nous serons toujours des fils de l’Europe. (…) Notre histoire a commencé avec un explorateur italien qui s’est aventuré dans le grand inconnu pour découvrir un nouveau monde, a apporté le christianisme aux Amériques et est devenu la légende qui a façonné l’imagination de notre nation pionnière. (…) C’est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde. (…) Et c’est ici que les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches élancées des grandes cathédrales témoignent non seulement de la grandeur de notre passé, mais aussi du Dieu qui a inspiré de telles merveilles. »

Parmi les cathédrales américaines inspirées de celles d’Europe, il y a Saint Patrick, la cathédrale de New York. Le choix de la construire en « pur style gothique », selon Benoît XVI, n’était pas fortuit. L’archevêque John Hughes (1797-1864) « voulait que cette cathédrale rappelle à la jeune Église d’Amérique la grande tradition spirituelle dont elle était l’héritière » (Benoît XVI, homélie à la cathédrale Saint Patrick, 19 avril 2008).

À la racine de l’anti-américanisme, il y a d’abord un problème de théologie de l’histoire. Léon XIV, pape américain, a rappelé dans son discours aux diplomates du 9 janvier la nécessité de relire La Cité de Dieu de saint Augustin. Mais si, au lieu d’utiliser les catégories de saint Augustin, nous voulions employer celles de Carl Schmitt, nous devrions dire que l’anti-américanisme catholique naît de l’incapacité à définir l’ennemi. Et nous pourrions ajouter qu’on ne peut pas définir l’ennemi quand on ne reconnaît pas et qu’on n’aime pas ses amis. Car la confusion ne naît pas de l’ignorance, mais de l’amour mal ordonné. Saint Augustin l’explique par l’une de ses formules lapidaires : « Est désordonnée toute âme qui aime ce qu’elle ne doit pas aimer » (De Civitate Dei, XV, 22).

Source : https://robertodemattei.substack.com/p/gli-stati-uniti-sono-limpero-del?utm_source=post-email-title&publication_id=834053&post_id=188365852&utm_campaign=email-post-title&isFreemail=true&r=4bkv9o&triedRedirect=true&utm_medium=email

Photo : Marco_Rubio. Ambassade des États-Unis d’Amérique en Italie, Domaine public, via Wikimedia Commons

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