Par Atilio Faoro
Il y a, dans l’affaire des vitraux de Notre-Dame, quelque chose de profondément inacceptable : une alliance ignoble entre le trône et l’autel pour imposer à la cathédrale Notre-Dame de Paris la marque idéologique de la modernité. D’un côté, le pouvoir politique, incarné par Emmanuel Macron, veut inscrire « le XXIe siècle » dans Notre-Dame comme on marque un territoire.
De l’autre, l’autorité diocésaine, l’archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, au lieu de défendre l’intégrité sacrée et patrimoniale de la cathédrale, accompagne cette opération de rupture. Ainsi, ce qui devrait être protégé avec tremblement — l’héritage spirituel, artistique et national de Notre-Dame — devient l’objet d’une expérimentation contemporaine. C’est une tentative de défiguration, non seulement esthétique, mais symbolique.
Face à cette offensive, les catholiques et les défenseurs du patrimoine sont désormais en état de combat. Car il ne s’agit pas seulement de quelques vitraux : il s’agit de savoir si Notre-Dame appartient encore à l’âme chrétienne de la France, ou si elle peut être livrée aux caprices conjoints du pouvoir politique et d’une hiérarchie ecclésiastique séduite par l’esprit du monde.
L’autorisation des travaux va être attaquée devant la justice par l’association Sites & Monuments, tandis que la pétition lancée pour conserver à Notre-Dame les vitraux de Viollet-le-Duc a déjà recueilli à cette date plus de 342 000 signatures, ce qui en fait, et de loin, la pétition patrimoniale la plus signée dans le monde. Elle peut être signée ici :
https://www.change.org/p/conservons-%C3%A0-notre-dame-de-paris-les-vitraux-de-viollet-le-duc
——————————–
Qui a oublié le 15 avril 2019 ? Paris a failli perdre sa cathédrale. Et c’est le monde entier qui a pleuré. De douleur, d’abord. De soulagement, ensuite. Hélas, le supplice de Notre-Dame n’était pas achevé. Porté par un opportunisme indélicat, le président de la République a tenté d’imposer un « geste contemporain » dans le cadre de la reconstruction de la toiture et de la flèche.
Le Premier ministre, Édouard Philippe, s’est empressé d’annoncer l’ouverture d’un concours international d’architecture. Aussitôt, des projets aberrants ont été proposés par des cabinets d’architectes, parfois prestigieux : flèche en verre, potager suspendu, voire piscine. Tous les outrages ont été envisagés. Face à l’ampleur du danger, une pétition internationale a été lancée, portée par une dizaine d’associations, parmi lesquelles Avenir de la Culture. Près de 150 000 signatures ont été recueillies.
Acculé par la pression populaire et désavoué par les experts, Emmanuel Macron a renoncé. Notre-Dame de Paris a été reconstruite à l’identique. Et c’est devant une foule immense, au sein de laquelle avaient pris place des chefs d’État venus du monde entier, qu’elle a rouvert ses portes le 8 décembre 2024. Depuis lors, un flot dense et incessant de visiteurs se presse sous ses voûtes millénaires. Onze millions de visiteurs ont été recensés en un an.
Laisser la marque du XXIe siècle
Mais le président de la République a reporté sur les vitraux son ambition de laisser son empreinte et celle de la modernité, à la demande invraisemblable du diocèse de Paris. Le 8 décembre 2023, deux ans avant la réouverture de la cathédrale, le chef de l’État a fait publiquement part de son projet de retirer les vitraux d’Eugène Viollet-le-Duc pour les remplacer par des créations contemporaines. Emmanuel Macron a alors déclaré qu’il s’agissait de laisser « la marque du XXIe siècle » dans Notre-Dame.
La presse a révélé que, deux jours plus tôt, Mgr Laurent Ulrich avait adressé un courrier à l’Élysée pour demander la commande de six nouveaux vitraux destinés à une chapelle latérale, afin de marquer la renaissance de Notre-Dame. Le 18 décembre, l’Élysée et l’archevêque de Paris ont annoncé le choix de l’artiste Claire Tabouret et des Ateliers Simon-Marq pour réaliser les nouveaux vitraux de Notre-Dame de Paris. Ils ont suivi l’avis du comité artistique présidé par Bernard Blistène, ancien directeur du Centre Pompidou.
Vive désapprobation des experts
Sitôt connu, le projet du diocèse et de l’Élysée a suscité la désapprobation quasi unanime des experts du patrimoine. Car il contrevient aux principes mêmes que la France s’est engagée à respecter. La Charte de Venise de 1964, texte fondateur de la doctrine internationale de conservation, ratifiée par la France en 1965, précise dans son article 11 que « les apports valables de toutes les époques à l’édification d’un monument doivent être respectés ». Autrement dit, on ne retranche pas un élément historique intact pour lui substituer une création nouvelle.
Or les vitraux de Viollet-le-Duc n’ont pas été détruits par l’incendie : ils ont été préservés, puis restaurés. En novembre 2020, lorsque l’idée d’un remplacement avait déjà été évoquée, l’ancienne ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, avait elle-même fermé la porte à cette éventualité : « Les vitraux sont partie intégrante du monument. »
Plus récemment, la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, réunie le 11 juillet 2024, a rendu un avis négatif à l’unanimité, estimant que ces vitraux faisaient pleinement partie de l’architecture de la cathédrale et que leur remplacement contrevenait à la doctrine patrimoniale. Didier Rykner, directeur de La Tribune de l’Art, a dénoncé, quant à lui, un « vandalisme sur un monument historique » et une décision politique imposée contre l’avis même des experts.
Un précédent extrêmement dangereux
Au-delà du cas précis des vitraux, c’est un principe bien plus grave qui est en jeu : celui du précédent. Si l’on admet qu’un pouvoir politique ou ecclésiastique peut, au gré de son goût ou de son désir de laisser une trace, déposer des éléments historiques parfaitement conservés pour les remplacer par des œuvres contemporaines, alors quelle limite demeure ?
Pourquoi les vitraux, et pas demain les stalles, les sculptures, les peintures murales, ou même une chapelle entière ? Pourquoi respecter encore l’unité patiemment façonnée par les siècles, si chaque époque s’autorise à y inscrire son caprice ? Un monument historique n’est pas une page blanche offerte aux ambitions esthétiques du présent. Il est un héritage reçu, non une matière disponible.
C’est précisément pour empêcher cette logique de fragmentation que le droit du patrimoine existe : pour protéger les monuments contre l’arbitraire du pouvoir. À ce compte, chaque génération pourrait revendiquer son droit à « actualiser » Notre-Dame selon ses codes, ses modes et ses obsessions.
L’esthétique inquiétante de Claire Tabouret
Le choix de Claire Tabouret ajoute encore à la controverse. L’artiste a bâti une œuvre marquée par des scènes explicitement érotiques, y compris entre personnes du même sexe.
Lorsque l’Élysée et l’archevêché ont officialisé son choix, le projet retenu a été présenté comme une relecture de la Pentecôte. Mais lorsque les maquettes grandeur nature furent dévoilées au Grand Palais, en décembre 2025, la rupture avec l’équilibre gothique de la cathédrale est apparue manifeste : silhouettes flottantes, traits expressionnistes, chromatisme dense, composition narrative éloignée de la sobriété architecturale voulue par Viollet-le-Duc.
Là où le vitrail gothique structure la lumière pour servir l’élévation spirituelle et l’unité du lieu, les propositions de Tabouret imposent un langage autonome, immédiatement identifiable comme celui d’un auteur contemporain. Ce n’est plus le monument qui absorbe l’œuvre ; c’est l’œuvre qui aspire à marquer le monument.
Une Bible de pierre
Notre-Dame est bien davantage qu’un édifice : elle est une louange en pierre, une symphonie de foi et de raison qui élève l’âme vers l’infini. Depuis ses fondations, au XIIe siècle, elle a été pensée comme un temple de lumière et de prière, selon la vision de l’abbé Suger de Saint-Denis, père de l’art gothique. Chaque vitrail, chaque tour, chaque élévation pointe vers le ciel, élève l’âme vers Dieu et raconte l’Évangile à travers ses images. Notre-Dame est une Bible de pierre, conçue pour enseigner la foi à des générations entières.
Ses rosaces, ses sculptures, ses arcs impressionnent non seulement par leur beauté, mais aussi parce qu’ils sont les témoins vivants d’un héritage spirituel qui traverse les siècles. En contemplant Notre-Dame, nul ne demeure insensible à cette harmonie unique entre la raison et la beauté. Tout, dans cet ouvrage, parle d’un équilibre profond entre la rigueur et l’émerveillement.
Une église d’une beauté parfaite
Plinio Corrêa de Oliveira, en évoquant Notre-Dame, décrivait cette impression singulière : « Notre-Dame possède le sol du sérieux et tout le développement de l’émerveillement. Elle est fondamentalement sérieuse, planifiée selon les meilleures règles de la raison calme et réfléchie, réalisant une chose de grand vol. […] Maintenant, en plus de cet art et de cette raison, un rêve est apparu : le bâtiment est un rêve. Et ce rêve, c’est le merveilleux, même dans les plus petites choses. Il n’y a pas une gargouille qui ne soit pas merveilleuse. »
Cette cathédrale n’est pas simplement un hommage à l’art ou à l’histoire. Elle est un acte d’amour pour Dieu et pour sa Mère, la Sainte Vierge, dont la gloire resplendit dans chaque vitrail et chaque sculpture. Plinio Corrêa de Oliveira ajoutait encore : « Notre-Dame est une église d’une beauté parfaite, la joie du monde entier. » Comme le rappelait Marcel Dufour, les cathédrales gothiques sont aussi des rappels de notre destinée éternelle.
France de la Révolution et France de saint Louis
Avec les nouveaux vitraux, c’est la modernité impie qui s’apprête à pénétrer au cœur même de Notre-Dame. Cette opération est voulue de concert par Emmanuel Macron et par Mgr Laurent Ulrich. Comme une étrange réédition de l’alliance du trône et de l’autel — non plus pour servir le Ciel, mais le Monde.
Car l’art contemporain est l’antithèse de l’art sacré : égalitaire, profane, tourné vers la matière. Il est déconstruction. Notre-Dame est aujourd’hui à la croisée des chemins, comme la France elle-même : s’abîmer dans la modernité jusqu’à perdre son âme, ou se relever.
La France qui vacille est aussi celle qui se convertit. Jamais, depuis des décennies, autant d’adultes n’ont demandé le baptême. Combien de nouveaux Paul Claudel attendent encore, à l’ombre des piliers de Notre-Dame, la grâce ? Notre pays est celui de la Révolution ; il peut être celui de la Contre-Révolution.
La mobilisation d’Avenir de la Culture et la pétition lancée par Didier Rykner — plus de 342 000 signatures — prouvent que la France de Suger et de saint Louis continue de parler aux âmes. « Les hommes d’armes combattront, et Dieu donnera la victoire », disait sainte Jeanne d’Arc.
Sources : https://www.latribunedelart.com/vitraux-de-notre-dame-un-mensonge-d-etat
Vitraux de Notre-Dame : le combat continue ! – La Tribune de l’Art
https://www.clairetabouret.com/en/works-drawing
https://www.clairetabouret.com/files/media_file_907.pdf
https://entrevoirart.blogspot.com/2019/09/claire-tabouret-if-only-sea-could-sleep.html
https://dioceseparis.fr/interview-de-mgr-laurent-ulrich-64263.html
https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2024-04/notre-dame-de-paris-futurs-vitraux-contemporains.html
Photos : Vitrail Notre-Dame, Gunasekar, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons. Macron, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons. Mgr Ulrich, IA générative (ChatGPT / OpenAI)