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« Pour peindre les choses du Christ, il faut vivre avec le Christ »

Dans une tribune accordée au Figaro et publiée le 16/06/2019, Marc Alibert, architecte honoraire des Bâtiments de France nous livre un texte magnifique sur la cathédrale Notre-Dame. C’est un article qui mérite d'être lu et médité dans son intégralité, nous ne publions ici que quelques passages pour donner une idée de la grande élévation de vues que l'auteur présente sur l'art, la religion et plus concrètement, de la nécessité de la restauration de Notre Dame à l'identique.

M. Alibert commence par un vibrant hommage à Notre-Dame : « L’ensemble est là tout entier, d’une parfaite proportion sans ajout parasite. Car dessiner le patrimoine, c’est non seulement faire preuve d’un savoir ou d’une pratique, mais c’est aussi acquérir une solide culture. Notre-Dame de Paris est l’une des plus belles œuvres sorties de la main de l’homme. Elle est la ‘perle’ de Paris dédiée à la ‘perle’ du Créateur. »

« Nos ancêtres y ont mis tous leurs savoirs, leur cœur et leurs prières. Leurs âmes étaient remplies de la grâce : ‘Pour peindre les choses du Christ, il faut vivre avec le Christ’, disait le bienheureux Fra Angelico. Ce chef d’œuvre est l’élévation même de la pensée chrétienne, ses défauts ajoutant à sa puissance expressive. Ainsi le chevet de la cathédrale avec son éventail d’arcs-boutants de 15 mètres de volée et où le point d’application des forces est encore empirique, est une des plus admirables productions du génie français », continue l’architecte.

Il nous rappelle que « La cathédrale de Paris est le cœur de notre civilisation, et l’on s’y précipite pour revivre l’histoire engrangée dans cette musique pétrifiée. Ainsi Viollet-le-Duc n’a pas trahi la cathédrale, il l’a magnifiée par les symboles des quatre évangélistes et les douze apôtres. Ils sont partis avant l’incendie du 15 avril dernier pour retrouver leur belle couleur d’antan, le cuivre rouge. »

« Plus la structure d’un site est achevée, plus sa force est évidente en sorte qu’aucun changement n’apparaît possible ; ainsi, dans un beau poème on ne peut changer un seul mot. 
C’est pourquoi nous devons reconstruire cette flèche à l’identique avec ses fleurons qui grimpent jusqu’au coq et qui sont un rappel de la modénature. L’intrusion d’éléments contemporains dans cet ensemble ancien prendrait à contre-courant la spiritualité des lieux. (…) notre époque choisit l’éphémère contre la durée, le virtuel contre le réel, la culture de la fête contre la transmission du savoir », affirme avec force M. Alibert. Il s’interroge : « Certains artistes essaient de trouver une légitimité en s’appropriant maintenant les monuments historiques. Mais peut-on faire dialoguer des artistes aux pleins pouvoirs avec des monuments sans défense ? »

Dans la seconde partie du texte, il rappelle aussi que « Éduquer à la beauté, à l’admiration, c’est développer la faculté de contempler. L’architecture, art majeur, a pour mission d’apporter à l’humanité des satisfactions sensorielles indispensables à son bien-être spirituel. Si le progrès technique améliore son confort, la présence permanente du beau lui procure un équilibre mental générateur de l’amour de la vie. Avec l’art contemporain, nous sommes passés d’un art contemplatif à un art idéologique : on crée aujourd’hui sur la table rase de son moi. L’individualisme postmoderne semble rejeter l’objectivité du beau, tout est relatif. Le beau met la joie dans le cœur de l’homme. »

« Cette révolte de l’art a cependant une excuse : l’angoisse des praticiens devant l’accablante richesse des œuvres du passé. Comment créer encore après de tels sommets ? Ne sachant plus comment dépasser la tradition, on l’a niée », fait remarquer celui qui connaît si bien la complexité du sujet. 

Il continue en citant l’un des plus grands théologiens et philosophes : « Personne ne peut vivre sans délectation. C’est pourquoi celui qui est privé de délectations spirituelles se tourne vers les charnelles », expliquait saint Thomas d’Aquin. L’art est avec la religion ce qui nous communique le sentiment de l’éternité. (…) C’est la libre reproduction du beau, non pas de la seule beauté naturelle, mais de la beauté idéale, un lien secret entre des solitudes qui s’ignorent, un vieux langage qui parle à voix basse des choses éternelles de l’homme. »

« La finalité de l’art ne serait-elle pas l’expression de la beauté morale à l’aide de la beauté physique ? Les œuvres d’art contemporaines réellement réussies sont celles qui savent prendre en compte le passé pour mieux le prolonger et l’enrichir. « L’artiste qui ne professe pas les vérités de la foi ou qui vit éloigné de Dieu dans sa mentalité et dans sa conduite ne doit en aucune manière toucher à l’art religieux ; il lui manque en effet cette sorte d’œil intérieur capable de lui montrer ce qui est requis par la majesté de Dieu et par son culte », disait le pape Pie XII.

Marc Alibert conclut par ces mots empreints de profondeur, qui nous poussent à la contemplation : « La flèche de la cathédrale est venue comme une lance transpercer le cœur enflammé de l’édifice, allusion au sacrifice du Christ ; et que dire du départ, quatre jours plus tôt, des douze apôtres qui avaient abandonné le Seigneur. Quel signe et quel avertissement ! »

Nathalie Burckhardt


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